Le Messager : Professeur Fall, le 22 juillet 2011, à Oslo, le norvégien Anders Behring Breikvik, avec un sang froid sans pareil, tue 76 de ses compatriotes invoquant une opposition à l’islam et au multiculturalisme, comme l’indique bien son manifeste politico idéologique que l’on a retrouvé après les attentats.
Comment analysez-vous cette tragédie? Professeur Khadiyatoulah Fall : Le geste d’Anders Behring Breivik est aussi répugnant, aussi indigne que celui du 11 septembre. Le 11 septembre 2001, j’avais utilisé l’expression «un acte d’indignité humaine». La même expression s’applique ici. Contrairement à la tragédie du 11 septembre , tout indique, jusqu’ici, que la tuerie d’Oslo qui a fait 76 morts est l’acte d’un individu isolé. Breivik n’aurait aucune attache réelle avec une organisation nationale ou internationale, nous disent les enquêteurs. Il représente ainsi cet autre visage du terrorisme porté par un individu isolé, discret qui peut nous côtoyer tous les jours, nous saluer et même nous sourire parfois. Il est ce visage commun qui s’inscrit dans la banalité de notre quotidien et qui, si près de nous et à notre insu, poursuit les desseins d’exclusion les plus odieux. De tels individus qu’on appelle les loups solitaires du terrorisme, posent aux services de sécurité le défi de leur surveillance, de leur traçabilité. En Occident, plusieurs se sont empressés d’analyser le geste de Breivik comme l’acte d’un fou, d’un malade, d’un désincarné. C’est rendre l’analyse trop facile que de considérer le geste de Breivik uniquement comme celui d’ un désincarné , d’un fou totalement déconnecté de tout environnement social, de toute influence extérieure, de toute influence politique. Breivik est bien le produit d’un contexte, le produit d’une idéologie et d’un ensemble discursif porté par des mouvements d’extrême droite en Europe dont on peut lire l’intertexte même dans des discours de leaders politiques conservateurs comme Sarkozy, complexe discursif qui se nourrit de l’anti-immigration, de l’anti multiculturalisme et d’un rejet de l’islam. Dans le manifeste qu’il a rédigé avant ses actes odieux, Breivik développe bien ces différentes thématiques . Breivik est le produit d’une ambiance européenne où gagnent de plus en plus de terrain la xénophobie, la peur et la stigmatisation de l’autre, en particulier le musulman et l’immigré. Nous observons de plus en plus une radicalisation et une multiplication de ces discours au nom de la sauvegarde des valeurs chrétiennes et au nom de la préservation d’une identité nationale menacée, au nom d’un sursaut identitaire face à une immigration, un multiculturalisme et un islam envahissants devant lesquels les pouvoirs publics joueraient de complaisance, selon les mouvements d’extrême droite. Ainsi nourris par l’inflation des discours de rejet qui aujourd’hui sont également portés par quelques intellectuels, des exaltés comme Breivik se présentent comme les vrais remparts, les derniers recours contre l’invasion d’une Europe qui sombrerait dans une mollesse dans la défense de ses identités nationales. Il faut constater le peu de remords dans les réactions de Breivik pour lire qu’il se croit porteur d’une angoisse collective qui autorise une légitime défense. Ainsi Breivik est le produit d’idéologies qui créent l’aveuglement des fanatismes identitaires et des fondamentalismes religieux. Quelque chose rapproche-t-il les événements du 11 septembre et les massacres de Breivik? R-Ils partagent la même folie meurtrière et le même aveuglement dans l’action. Tous les deux sont les conséquences d’un fanatisme. Les deux événements sont les produits d’un fanatisme politico-religieux et ils sont portés par une exacerbation doctrinaire, un trop plein d’émotion et d’irrationalité qui ne voient plus que la cause qu’ils défendent. Ces actes meurtriers s’enferment dans la seule cohérence interne de la cause et bloquent toute autre manière de concevoir la réalité. Pour ces fanatiques, la cause est le seul bien et la défense de la cause autorise qu’ils fassent du mal pour atteindre ce bien. On voit très bien que Breivik a plutôt exécuté des coreligionnaires et des «norvégiens de souche» comme lui. Ses victimes ne sont pas des musulmans ou des immigrants. Cela paraît surprenant alors qu’il semble être dans un délire anti islam, anti immigration et anti-multiculturalisme. On se serait attendu à ce que son geste frappe surtout l’autre différent, l’étranger, le musulman. Ici Breivik s’attaque principalement aux membres de son propre groupe. Breivik punit les siens pour manifester son rejet de l’autre, son rejet de la différence. Quelle est la cohérence interne de ce qui nous apparait à première vue comme un paradoxe? R- C’est comme si Breivik introduisait un schisme à l’intérieur d’un groupe. Il serait porteur de l’orthodoxie nécessaire pour véritablement sauver le groupe. Breivik a frappé car il croit que les membres de son groupe sont en train de trahir la cause. Breivik agit comme un rédempteur. En frappant ses co-religionnaires, ses compatriotes, Breivik s’attaque à l’esprit de tolérance, à l’esprit de dialogue et d’ouverture à l’altérité. Il porte le terrorisme sur son propre groupe pour détourner ce groupe des vertus de la tolérance et de l’accueil de la différence. Pour Breivik, la tolérance est porteuse de contamination et elle serait au service d’une invasion incontrôlée de l’immigration et de l’islam et contribuerait à une perte de l’âme norvégienne. Ceux qui ont visité la Norvège sont surpris que ces actes meurtriers au nom de la xénophobie se passent dans ce pays. La Norvège apparait comme un pays où la cohabitation des différences ethniques et religieuses et l’immigration se passent bien. Et pourtant, c’est dans ce pays qu’est survenu ce drame. Cela rend la situation plus inquiétante ailleurs. Les fanatiques comme Breivik ne peuvent tolérer la réussite de la diversité et du pluralisme ethnique et religieux. Les succès de la bonne coexistence des différences sont les ennemis de leurs délires identitaires. Khadiyatoulah Fall,Professeur de la Chaire de recherches interculturelles (CERII) de l’Université du Québec à Chicoutimi et du Centre interuniversitaire et interdisciplinaire CELAT de l’Université Laval de Québec :
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