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Le Sénégal s'arme (Par Amadou Moctar Ann)

Auteur: Amadou Moctar Ann

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Le Sénégal s'arme (Par Amadou Moctar Ann)

Deuxième importateur d'armes en Afrique subsaharienne selon le SIPRI, le Sénégal accélère la modernisation de ses forces armées et inaugure sa première usine d'assemblage de véhicules militaires. Entre menaces sahéliennes, protection des hydrocarbures offshore et diversification des fournisseurs, Dakar fait le pari d'une souveraineté de défense à construire.

Un tournant stratégique en Afrique de l'Ouest

L'Afrique subsaharienne connaît une reconfiguration de ses flux d'armements. Selon les données publiées en mars 2025 par l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), les importations d'armes dans cette zone ont augmenté de 13 % entre les périodes 2016-2020 et 2021-2025, alors même que le continent africain, pris dans son ensemble, enregistrait une baisse de 41 % (SIPRI, Trends in International Arms Transfers, 2024, mars 2025). Au cœur de ce mouvement, le Sénégal occupe désormais le deuxième rang des importateurs d'armes en Afrique subsaharienne, avec 8,8 % des importations régionales. Ce positionnement, loin d'être anodin, traduit une mutation doctrinale et industrielle qui mérite un examen attentif.

Un environnement sécuritaire qui commande l'effort de défense

Le Sénégal a longtemps été perçu, dans la littérature sur la sécurité ouest-africaine, comme un îlot de stabilité institutionnelle. Cette réputation, fondée sur une tradition démocratique rarement démentie depuis 1960, ne doit pourtant pas occulter la dégradation progressive de l'environnement sécuritaire régional. La bande sahélienne, qui borde le Sénégal au nord et à l'est, est traversée depuis plus d'une décennie par des dynamiques insurrectionnelles auxquelles ni le Mali, ni le Burkina Faso, ni le Niger n'ont su apporter de réponse durable. Le retrait de la France du Mali en 2022, puis du Burkina Faso et du Niger en 2023, a laissé un vide opérationnel que ces pays tentent de combler par des partenariats alternatifs avec la Russie et la Turquie, sans que les résultats sur le terrain soient à la hauteur de l'urgence.

Le Sénégal ne fait pas face, sur son territoire, à une insurrection de l'ampleur de celle qui frappe ses voisins. La rébellion en Casamance, l'une des plus anciennes du continent, a vu son intensité diminuer considérablement au cours de la dernière décennie. Toutefois, la porosité des frontières, la circulation des armes légères et l'expansion géographique des groupes armés affiliés à Al-Qaïda et à l'État islamique au Sahel rendent la menace tangible. En 2023, l’ancien chef d'état-major des armées sénégalaises, le général Mbaye Cissé, rappelait déjà l’ambition d’« œuvrer en permanence à la consolidation d'une armée prête à l'emploi par son organisation et son sens de l'anticipation, réactive par sa flexibilité et son aptitude à circonscrire les menaces intérieures comme extérieures et surtout résiliente à toutes les formes d'adversité tendant à miner sa cohésion ».

À cette menace terrestre s'ajoute une dimension maritime de plus en plus déterminante. La découverte et l’exploitation de gisements de pétrole et de gaz naturel au large des côtes sénégalaises, notamment le champ gazier de Greater Tortue Ahmeyim (GTA) et le champ pétrolier de Sangomar, a fait de la sécurisation des approches maritimes une priorité stratégique de premier ordre. Protéger ces infrastructures contre la piraterie, le vol de ressources halieutiques et toute forme de sabotage exige des moyens navals que le Sénégal ne possédait pas dans un passé récent.

Des acquisitions qui dessinent une nouvelle architecture de forces

L'effort d'armement sénégalais se distingue de celui de ses voisins par sa cohérence apparente. Là où le Mali empile les livraisons russes dans une logique de survie du régime militaire, et où le Nigeria multiplie les fournisseurs pour répondre à des menaces éclatées sur plusieurs fronts, Dakar semble construire un outil militaire articulé autour de trois piliers : la mobilité terrestre, la surveillance et l'intervention maritime et la capacité aérienne.

Sur le plan terrestre, le Sénégal a acquis des véhicules blindés de transport de troupes Puma M36, fabriqués par la société sud-africaine OTT Technologies. Ces blindés, conçus pour résister aux mines et aux engins explosifs improvisés, répondent directement aux enseignements tirés des conflits sahéliens, où les convois militaires sont régulièrement la cible d'embuscades.

Sur le plan naval, la mise en service de trois patrouilleurs hauturiers, le Walo, le Niani et le Cayor, a marqué un saut qualitatif. Ces bâtiments, construits par le chantier naval français Piriou, permettent à la marine sénégalaise de patrouiller dans sa zone économique exclusive avec une autonomie et une endurance que ses anciennes vedettes côtières ne lui offraient pas.

L'accord de défense conclu en 2025 avec le fournisseur turc, ICC Yapi Yatirim, d'un montant rapporté de 208 milliards de francs CFA (environ 317 millions d'euros), constitue sans doute l'acquisition la plus significative en termes de volume financier. Cet accord vise à renforcer la capacité opérationnelle des forces armées sénégalaises dans plusieurs domaines (Armée de l'Air, Marine nationale et Direction du Matériel [logistique lourde]). La Turquie, devenue en quelques années un important acteur du marché de l'armement en Afrique subsaharienne avec 11 % des parts de marché selon le SIPRI, a su proposer des équipements à des prix inférieurs à ceux des fournisseurs occidentaux traditionnels, assortis de conditions de transfert de technologie et de compensations industrielles que les États-Unis ou la France n'offrent pas toujours.

Diamniadio : la naissance d'une industrie de défense nationale

L'élément le plus remarquable de la stratégie sénégalaise ne réside peut-être pas dans les importations d'armes elles-mêmes, mais dans la volonté affichée de bâtir une base industrielle de défense nationale. L'inauguration d'une usine d'assemblage de véhicules militaires à Diamniadio, ville nouvelle située à une trentaine de kilomètres de Dakar, constitue à cet égard un fait nouveau dans le paysage de la défense ouest-africaine.

Ce choix s'inscrit dans une tendance plus large que les spécialistes de l’économie de la défense observent sur le continent depuis le début de la décennie. Plusieurs pays africains cherchent à réduire leur dépendance à l'égard des importations en développant des capacités locales, fussent-elles modestes au départ. L'Afrique du Sud demeure le cas le plus abouti : Denel produit des missiles Umkhonto, des radars et des véhicules blindés Rooikat, tandis que Paramount Group assemble des hélicoptères AHRLAC et des véhicules résistants aux mines Mbombe, ce qui confère au pays une autonomie estimée à 70 % sur les munitions et les blindés légers. Au Nigeria, la Defence Industries Corporation of Nigeria (DICON) fabrique des fusils Beretta AR70/90 sous licence, des munitions et des véhicules blindés, avec un objectif affiché de 30 % de production locale à l'horizon 2030, malgré des retards récurrents. L'Éthiopie emprunte une voie différente en s'appuyant sur la division technique d'Ethiopian Airlines, homologuée par la FAA et l'EASA, pour assurer la maintenance d'appareils militaires tels que les MiG-29 et les Su-27, tout en développant des projets d'assemblage de drones. En Afrique du Nord, l'Égypte produit sous licence des chars T-90 et des hélicoptères AW-149, le Maroc assemble des drones en coopération avec les groupes Elbit et Tata et l'Algérie fabrique des munitions et des véhicules légers. Ces initiatives, bien qu'elles restent souvent cantonnées à l'assemblage et à la production de munitions, avec environ 70 % des composants encore importés, témoignent d'une volonté partagée de réduire la dépendance aux fournisseurs extérieurs face à des contraintes à la fois budgétaires et géopolitiques. Ces pays ont ouvert la voie. Le Sénégal, en lançant son propre programme d'assemblage, rejoint ce mouvement avec pragmatisme.

L'usine de Diamniadio s'inscrit dans le cadre plus large du pôle urbain de Diamniadio, conçu comme un hub industriel et technologique. Le choix de ce site n'est pas fortuit : il permet de connecter la production de défense aux infrastructures logistiques du nouveau pôle tout en éloignant les installations sensibles de la presqu'île du Cap-Vert, où la densité urbaine de Dakar rend toute implantation industrielle lourde difficile. L'assemblage local de véhicules militaires, même à partir de composants importés, permet de réduire les coûts d'acquisition sur le long terme, de créer des emplois qualifiés, de maîtriser la maintenance et les réparations et d'acquérir progressivement un savoir-faire transférable à d'autres domaines de l'industrie mécanique.

Il convient toutefois de mesurer les limites de cette ambition. Aucun pays ne construit une industrie de défense viable ex nihilo. L'expérience sud-africaine elle-même, la plus avancée du continent, montre que la viabilité économique des industries d'armement nationales dépend de commandes publiques régulières, de marchés d'exportation et d'un écosystème de sous-traitants que le Sénégal ne possède pas encore. La réussite du projet reposera sur la capacité du gouvernement à maintenir un effort budgétaire soutenu et à nouer des partenariats industriels stratégiques avec des entités étrangères disposées à transférer des technologies.

Le Sénégal dans la géopolitique des transferts d'armes

La montée en puissance du Sénégal comme importateur d'armes doit être lue à la lumière de la recomposition des partenariats de défense sur le continent. Les données du SIPRI pour la période 2021-2025 révèlent que la Chine est devenue le premier fournisseur d'armes de l'Afrique subsaharienne avec 22 % des parts de marché, suivie de la Russie à 12 % et de la Turquie à 11 %. La France, longtemps fournisseur de référence pour les pays francophones, voit son influence diminuer, non seulement dans les États sahéliens qui ont rompu leurs accords de coopération militaire, mais aussi dans ceux qui, comme le Sénégal, diversifient leurs sources d'approvisionnement sans rompre pour autant avec Paris.

Le Sénégal adopte en effet une posture que l'on pourrait qualifier de multi-alignement maîtrisé. Il maintient des relations de défense avec la France, qui conserve une influence militaire résiduelle à Dakar. Il achète des patrouilleurs à un chantier naval français, mais il se tourne aussi vers l'Afrique du Sud pour ses blindés et vers la Turquie pour un important accord de défense. Il ne ferme la porte à aucun fournisseur capable de répondre à ses besoins opérationnels à des conditions acceptables. Cette diversification n'est pas idéologique : elle est fonctionnelle. Elle permet d'éviter la dépendance envers un fournisseur unique et de mettre en concurrence les offres pour obtenir les meilleures conditions financières et technologiques.

Ce positionnement distingue, par exemple, le Sénégal du Mali. Bamako a basculé dans une relation de dépendance quasi exclusive envers la Russie après la rupture avec la France et le départ de la MINUSMA. Le Mali, troisième importateur d'armes d'Afrique subsaharienne avec environ 8 % des parts de marché régionales, a reçu des avions d'attaque Sukhoi Su-25, des hélicoptères Mi-35M, des chars T-72 et des drones turcs Bayraktar TB2. Cependant, cette accumulation d'équipements ne s'accompagne pas, à ce stade, d'un projet industriel comparable à celui du Sénégal. Le contraste est saisissant : d'un côté, un pays qui importe pour survivre ; de l'autre, un pays qui importe pour construire.

Les risques d'une militarisation accélérée

Il serait incomplet d'examiner la montée en puissance militaire du Sénégal sans en souligner les risques. L'augmentation des dépenses de défense, dans un pays où les besoins en éducation, en santé et en infrastructures restent considérables, soulève la question des arbitrages budgétaires. Le budget de la défense du Sénégal a augmenté de manière significative au cours des dernières années alors que l'accord de 208 milliards de francs CFA (environ 317 millions d'euros) avec la Turquie représente un engagement financier lourd pour une économie dont le PIB était estimé à 18 619,5 milliards FCFA en 2023 (ANSD, 2025).

Par ailleurs, l'augmentation des importations d'armes en Afrique subsaharienne, prise dans son ensemble, alimente un phénomène qu’on qualifie de security dilemma (dilemme de sécurité) régional : chaque État, en renforçant ses capacités militaires en réponse à des menaces supposées, incite ses voisins à en faire autant, ce qui accroît l'insécurité collective plutôt qu'il ne la réduit. Le SIPRI lui-même note que le suivi des transferts d'armes vers les zones de conflit actives demeure difficile, de nombreux accords militaires restant opaques.

Le cas du Soudan illustre les dérives possibles. Le conflit qui a éclaté en avril 2023 entre les forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide a été alimenté par des livraisons d'armes en provenance de multiples fournisseurs, dont le Bélarus, l'Iran, le Kirghizistan, la Turquie et les Émirats arabes unis. Cette prolifération incontrôlée montre que l'augmentation des flux d'armements, en l'absence de mécanismes de contrôle et de transparence, peut transformer des tensions latentes en guerres ouvertes.

Un pari sur l'avenir

Le Sénégal n'est pas le Soudan. Sa tradition institutionnelle, ses transitions démocratiques et la subordination de l'armée au pouvoir civil constituent des garde-fous que beaucoup de ses voisins ne possèdent pas. Le renforcement des capacités militaires sénégalaises, s'il est conduit avec rigueur et transparence, peut contribuer à la stabilité régionale plutôt qu'à la déstabiliser.

Le pari de Dakar repose sur un calcul stratégique lisible : face à un Sahel en crise, face à des ressources naturelles offshore qu'il faut protéger, face à une compétition entre puissances extérieures qui s'intensifie sur le continent, le Sénégal choisit de ne pas rester désarmé. Il choisit aussi, avec l'usine de Diamniadio, de ne pas se contenter d'être un simple consommateur d'armements fabriqués ailleurs. Cette double ambition, opérationnelle et industrielle, fait du Sénégal un cas d'étude singulier en Afrique de l'Ouest. Sa réussite ou son échec entraînera des répercussions bien au-delà de ses frontières.

Amadou Moctar Ann, Enseignant-chercheur à BEM et à Dakar Science Po, Chercheur à l'Ecole doctorale Sciences Juridiques, Politiques, Economiques et de Gestion à Université Cheikh Anta Diop 

Auteur: Amadou Moctar Ann
Publié le: Lundi 16 Mars 2026

Commentaires (6)

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    Germain de Pastouffaille il y a 18 heures
    IL Y EN A QUI DOIVENT SE GOINFRER....des nouvelles de nos oryx et des yamah 2008 ?...oui 2008 on est en 2026....otin de zoo !!
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    Sénégalais il y a 17 heures
    Les iraniens nous ont montré que l'on peu s'armer intelligemment jusqu'à oser affronter les USA. Le Sénégal doit s'investir sur la création de drone, et l'intelligence artificiel, l'avenir militaire se pose sur ces deux élements.
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    M il y a 16 heures
    Merci pour cet article très complet qui mériterait que son auteur soit appelé comme conseiller au ministère de la défense.
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    Ubert modou pouye il y a 16 heures
    C'est important cet article bro
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    EVGENI il y a 16 heures
    Des arcs et des flèches c'est ok pour nous...le bled 221 sera envahi en 48h si les barbus se bougent le cul...
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    ANNE THIERNO il y a 16 heures
    Analyse très pertinente, très technique et savamment orchestrée sur la géopolitique, les tensions internationales et les politiques de défense en Afrique.. Bravo Mr ANN pour la qualité de tes articles en général et de celui-ci en particulier. J adhère fortement à la proposition pour une intégration au Ministère de la défense en tant que conseiller
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    Cedo il y a 15 heures
    Mauvaise communication! On s’arme et on se tait C’est du napaté

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