« Mon frère, dites au maître
que le pays attend qu’il acquiesce »
Cheikh Hamidou KANE
Voilà où peut mener l’insatiable avidité d’un homme, quand ses ambitions délirantes le dominent et qu’à cette seule fin, il utilise la puissance de l’Etat. La crédibilité de nos institutions, la grandeur de notre peuple et l’avenir de notre République sont maintenant liés aux facultés de l’homme qui nous dirige. Tout le débat sur la légalité de la candidature annoncée d’Abdoulaye Wade se résume à cette distinction entre ce que le droit permet et ce que l’intérêt prescrit. Sur ce que le droit permet, le président de la République a été très clair, quand la question lui a été posée de savoir s’il se présenterait en 2012 : « J’ai bloqué la Constitution à deux mandats, je ne peux donc pas me présenter ». Son porte-parole Amadou Sall, qui est aussi un avocat respectable, a confirmé ces propos, tout en estimant que c’était là la volonté du chef de l’Etat, au moment où il faisait cette déclaration. La faiblesse de son argumentation couvre malheureusement de son ombre, le courage de son propos. Car il ne s’agit pas de dire quelle était la volonté du président de la République, mais quelle a été son propos sur ce que dit la loi. Abdoulaye Wade a fait deux aveux auxquels il ne peut se soustraire impunément. Il a dit l’esprit dans lequel la Constitution a été rédigée, puisque sa volonté, qui était aussi celle du législateur, avait-il rappelé, était de bloquer le nombre de mandats à deux. Il en a dit aussi la lettre, en ne laissant planer aucun doute sur le fait qu’il ne peut plas se présenter pour un troisième mandat. Il peut changer d’engagement, selon ce que lui dicte sa morale, mais il ne peut le faire au mépris de la loi fondamentale. Il est impossible d’imaginer un droit qui change quand la volonté d’un seul homme change.
Puisque les savants artisans de cette forfaiture ne se découragent jamais, il leur reste l’argument de l’incompétence du Conseil constitutionnel. Ce qu’Ousmane Sèye, avocat néolibéral et ses amis défendent sans complexe. Suivant leur logique, un malgache pourrait déposer son dossier de candidature à la présidentielle. Les sages n’y pourraient rien faire et il s’en irait droit au palais de la République, si par malheur il était élu. Un tel raisonnement est absurde, pour qu’il remplace le droit par le fait. Les juges du Conseil constitutionnel sont liés par les raisons qui fondent l’existence même de leur institution. Leur vocation est de veiller à la conformité entre les lois qui nous régissent et la Constitution qui les fonde. Ils ne doivent prendre aucun arrêt qui n’obéisse à cette même règle. Or, en publiant la liste des candidats à la présidentielle du 26 février 2012, ils rendent un arrêt. S’ils y ajoutent le nom d’Abdoulaye Wade, ils auront violé la Constitution au nom de laquelle ils sont sensés parler. C’est pourquoi la question de leur « compétence » ne se pose pas. Ce que nous leur demandons est d’une plus grande banalité. C’est qu’ils se tiennent dans l’obligation de prendre des décisions en conformité avec la loi fondamentale. La publication de la liste des candidats est de leur seul ressort. Ils ont accepté l’honneur qui leur est fait de siéger dans cette majestueuse institution, pour veiller à ce que chaque étape qui conduit à l’élection de celui qui dirigera ce pays soit conforme à la Constitution. S’ils ne le font pas, ils cessent d’être juges, ils deviennent partie. Si quelqu’un les déclare incompétents, il leur fait offense. S’ils déclarent candidat quelqu’un qui ne doit pas l’être, ils violent la Constitution de leur pays. C’est en ces termes que se pose la question, puisque ne peut pas se déclarer incompétent quelqu’un qui n’a pas déjà été saisi de quelque chose. Cette précision méritait d’être faite puisque nous donnons parfois de la complexité à des questions qui sont d’une grande simplicité. S’il décide –puisque cette décision lui revient- qu’Abdoulaye Wade peut se présenter à l’élection présidentielle pour un troisième mandat, le Conseil constitutionnel viole la Constitution.
Les dix constitutionnalistes qui se sont prononcés sur la question ne peuvent pas tous se tromper. Ils ajoutent leurs voix à celles de Doudou Ndoye et Masokhna Kane, qui font preuve d’un courage exemplaire, en restant membres du Comité directeur du Pds tout en étant opposés à la candidature d’Abdoulaye Wade. C’est le lieu de leur rendre un grand hommage, puisqu’ils se battent pour que ce pays ne sombre pas sous le régime de la tyrannie aveugle et de la monarchie.
J’allais dire la dictature, mais nous y sommes déjà. Tout tourne autour de ce que veut ou ne veut pas Abdoulaye Wade. Chacun est méritant selon son état de servitude et les faveurs de la République ne vont qu’à ceux qui font la preuve de leur allégeance à sa fratrie. Un tel régime débouche nécessairement sur le chaos, mais nous ne devons pas attendre sans le prévenir. C’est le sentiment que j’ai eu en parcourant hier le communiqué de l’Alliance des forces de progrès. Il est évident qu’à tous les échelons du commandement territorial, Abdoulaye Wade se prémunit pour organiser un scrutin qui lui soit favorable. Depuis deux ans, il viole la loi pour imposer ses hommes dans des localités conquises démocratiquement par l’opposition. Tirer avantage de sa position pour se maintenir au pouvoir est tout ce qui lui reste. Il ne distribue les deniers du pays aux chefs de village que pour s’assurer leur complicité. Mais au lieu de parler, il nous faut agir urgemment. Toute position attentiste est une position défaitiste. Nous ne pouvons laisser faire des hommes dont la première loi est de veiller à la conservation de leurs privilèges.
Les craintes que j’ai exprimées sur les lenteurs de l’opposition tiennent à cela. Je ne me fais aucune illusion sur les hommes. J’ai conscience de la difficulté qu’il y a à mettre ensemble des êtres qui n’ont fait que se haïr toute leur vie. Mais cela ne leur enlève en rien la possibilité d’agir. Il est vrai qu’en 2000, le candidat de la Ca 2000 avait été investi un mois avant la présidentielle. Mais si le doute planait encore sur sa participation, tout le monde s’accordait sur le fait qu’Abdoulaye Wade était le candidat naturel de l’opposition. Il y avait un autre bloc puissant qui défendait la candidature de Djibo Kâ, mais les deux avaient mutualisé leurs moyens de lutte, à travers l’alliance Afca-Brc. Le Code 2000 de Moustapha Niasse s’y était joint par la suite et tous combattaient sur le même front. Un tel cas de figure ne se présente pas aujourd’hui. Ce que laisse transparaître la coalition Benno, c’est un étrange vide. Elle présente l’image d’une bande d’alpinistes au sommet d’une montagne abrupte, qui risquent de tous tomber dans le précipice si un seul d’entre eux venait à lâcher la corde qui les maintient en vie.
SJD
Auteur: Souleymane Jules DIop
Publié le: Jeudi 18 Août 2011
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