L'AVORTEMENT AU SÉNÉGAL, LA DOUBLE PEINE
Entre le poids d'une loi inflexible, le traumatisme des condamnées et le combat pour le protocole de Maputo, plongée au cœur d'une réalité sociale qui brise des vies.
Pour Hajara, tout a commencé par une relation passionnée. « Je sortais avec un homme. On s’aimait », se souvient-elle. Mais la nouvelle de sa grossesse a retenti comme « un coup de tonnerre ». À une trentaine d’années, elle a pris une décision qui lui semblait alors anodine : interrompre cette grossesse que ni elle ni son compagnon ne souhaitaient.
Aujourd'hui, elle vient de purger une peine de six mois de prison. Emmitouflée de noir de la tête aux pieds, un châle jaune en velours sur les épaules pour égayer son habit, elle raconte son épreuve : « Au début je pleurais beaucoup, je m'isolais, je refusais de manger ou de parler à mes codétenues. C’était vraiment difficile de s'adapter à cet environnement. » Le prix à payer fut aussi familial : abandonnée par ses proches, elle a perdu son père, décédé de chagrin et de colère durant son séjour en prison, incapable de supporter l'idée que sa fille soit derrière les barreaux.
Le cas de Hajara illustre une statistique brutale : au Sénégal, les inculpations liées à l'avortement représentent 23 % des détentions selon le rapport de Prison Insider, une plateforme de production et de diffusion d’informations sur les prisons dans le monde. La loi est formelle et l’article 305 du Code pénal stipule :
« Quiconque, par aliments, breuvages, médicaments, manœuvres, violences, ou partout autre moyen, aura procuré ou tenté de procurer l'avortement d'une femme enceinte, qu'elle y ait consenti ou non, sera puni d'un emprisonnement d'un an à cinq ans et d'une amende de 20.000 à 100.000 francs. »
La femme qui se procure l'avortement elle-même risque six mois à deux ans de prison. Pour le corps médical, les peines sont encore plus lourdes, assorties d'une interdiction d'exercer. L'avortement n'est toléré que si la vie de la mère est en danger, et seulement après l'avis concordant de trois médecins.
Face à cet arsenal juridique impitoyable envers les contrevenants, des soignants se retrouvent traumatisés. Le Docteur Ahmed , médecin, sort lui aussi de prison pour avoir pratiqué un avortement illégal dans un hôpital public. Son constat est amer : « Vraiment, je vais arrêter d'aider les gens pour tout ce qui concerne les grossesses. Je suis traumatisé. J'ai passé 5 mois à souffrir de dépression, sans travailler, à se tourner les pouces. » Libéré à la suite de l'appel de son avocat, il estime que la loi doit changer pour offrir un choix aux femmes et éviter qu'elles ne finissent stériles ou mortes dans la clandestinité.
En février 2024, l'Assemblée nationale a refusé d'ouvrir le débat sur l'accès légal à l'avortement médicalisé, même en cas de viol ou d'inceste. Maître Abibatou Samb, avocate, se bat quotidiennement pour ces victimes. Elle suit actuellement le dossier d'une cliente de 9 ans, enceinte après avoir été violée par son enseignant à l'école coranique. L’avocate a aussi en charge l'affaire des 10 filles violées en 2024 par leur maître coranique à Touba.
« Notre société est opposée à l'avortement à cause des "militants anti-avortement" qui évoquent des raisons sociales ou religieuses », explique-t-elle. Son combat se limite au cadre du Protocole de Maputo : « Nous ne demandons pas que l'avortement soit légalisé dans son intégralité, mais que dans des cas spécifiques (viol, inceste), la personne ait le droit de décider. » Elle prône une « présomption de véracité » pour permettre l'interruption de grossesse immédiatement, surtout chez les mineures, avant de laisser la justice suivre son cours.
Madame Mamy, témoin direct de l'impact de ces lois, déplore un système judiciaire non seulement lent, mais également à bout de souffle. Selon elle, les juges d'instruction semblent parfois « prendre plaisir » à ne pas traiter les dossiers d'avortement ou d'infanticide pour faire office de dissuasion. Elle rend visite aux prisonnières pour leur apporter un soutien psychologique et des articles de première nécessité comme des serviettes hygiéniques. « Nous constatons que les procédures s'enlisent. C'est là qu'on réalise que ces juges refusent de prendre en charge ces affaires histoires de dissuader les autres femmes tenter un avortement», déplore-t-elle.
Ngoné, la quarantaine, assise devant sa maison en marinière jaune et pagne assorti, milite elle aussi pour l'application du Protocole de Maputo. Le Sénégal fut l'un des premiers à signer ce texte en 2004, dont l'article 14 garantit aux femmes le droit au contrôle de leur fécondité et à l'avortement médicalisé en cas d'agression sexuelle ou de danger pour la santé mentale et physique.
La question divise même les autorités spirituelles. Cheikh Ahmed Tidiane Ndao, Imam, nuance : avant 140 jours, le fœtus n'est pas encore considéré comme un être accompli, ce qui pourrait ouvrir une fenêtre de décision. À l'opposé, pour Pascal Faye, prêtre, l'Église reste gardienne de la vie : « L'Église sera pour l'avortement seulement quand c'est strictement nécessaire. »
Le refus de la grossesse mène parfois à des situations tragiques. A. Ndiaye est actuellement placée au camp pénal de Liberté VI. Suspectée d'avoir tué son bébé, elle raconte une version que l'assistante sociale juge incohérente : « Je savais que j'étais enceinte mais je ne l'ai dit à personne. Mon copain m'a donné des comprimés. Je les ai pris et j'ai accouché à la maison. » Elle affirme que l'enfant est mort à l'hôpital le jour de son baptême après avoir saigné du nez, mais une dénonciation anonyme l'a conduite en cellule.
Salimata vit le même calvaire. Déjà mère d'un garçon né hors mariage, elle bafouille , le souffle coupé, en évoquant la honte et les reproches insoutenables de sa mère. « J'avais peur de voir naître ce bébé, mais je ne l'ai pas tué », murmure-t-elle dans un soupir, en attendant son jugement.
Au-delà de la morale, l'enjeu est sanitaire. Un gynécologue du centre de santé Nabil-Choukair de Dakar rappelle qu'un avortement mal réalisé provoque des hémorragies internes, des infections et une infertilité définitive. Pourtant, les chiffres de la Direction de la planification au ministère de la santé et de l’action sociale sont sans équivoque: 38 878 cas de complications constatés suite à des avortements en 2019, et 34 079 en 2020.
Aujourd'hui, les associations de femmes ne demandent qu'une chose : que l'État sénégalais honore sa signature au bas du Protocole de Maputo pour protéger la vie et la dignité des femmes, au-delà des tabous et de la stigmatisation.
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