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Sahel : chronique d'un effondrement annoncé

Auteur: B. SEYDI

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Sahel : chronique d'un effondrement annoncé

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Du Mali au Niger en passant par le Burkina Faso, les trois régimes militaires issus des coups d'État de 2021, 2022 et 2023 traversent une crise dont l'ampleur dépasse désormais leurs capacités de communication. Offensive jihadiste sans précédent, capitales assiégées, civils tués par centaines, mercenaires russes en déroute : ce qui s'est passé au Sahel entre le 25 avril et le 14 mai 2026 marque une rupture historique. Récit et analyse.

Le samedi qui a tout changé

À cinq heures du matin, le samedi 25 avril 2026, les premières explosions secouent Kati, ville-garnison située à quinze kilomètres de Bamako. À la même heure, dans six autres villes maliennes (Bamako, Kidal, Gao, Mopti, Sévaré, Bourem), des dizaines d'attaques coordonnées sont lancées simultanément contre des installations militaires, des aéroports, des bâtiments officiels. C'est l'opération la plus coordonnée jamais menée par un groupe armé non étatique dans l'histoire du conflit sahélien.

Les auteurs sont identifiés dans les heures qui suivent : le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (le JNIM, affilié à Al-Qaïda) et les rebelles touaregs du Front de libération de l'Azawad, le FLA. Le bilan tombe par étapes. Le général Sadio Camara, ministre de la Défense, est tué dans sa résidence de Kati par un kamikaze au volant d'un véhicule piégé. Le chef du renseignement malien, Modibo Koné, est grièvement blessé. Un hélicoptère russe Mi-8 de l'Africa Corps est abattu dans la région de Gao. Et Kidal, ville stratégique reconquise en novembre 2023 par les forces maliennes appuyées par les mercenaires russes, tombe en quelques heures dans les mains du FLA et du JNIM.

La junte malienne ne reconnaît officiellement que seize blessés. Une source hospitalière citée par l'AFP fait état de vingt-trois morts dans les seuls combats de Kati. Le chef d'état-major évoque, sans pouvoir le documenter, « plus de deux cents terroristes neutralisés ». Les chiffres réels resteront longtemps inconnus.

Le rapport préliminaire confidentiel du Centre antiterroriste de l'Union africaine, daté du 26 avril 2026 et qui a circulé dans les chancelleries de la région, qualifie l'opération de tournant stratégique. Il documente trois éléments. À Sévaré, les combattants du JNIM se sont infiltrés en se faisant passer pour des civils avant l'arrivée des renforts motorisés, technique de pénétration urbaine qui suppose des cellules dormantes installées de longue date. Pendant l'assaut sur Kidal, le JNIM a transmis un message politique direct à Moscou : « Ne vous mêlez pas de ce combat. En échange, nous maintiendrons de bonnes relations. » Enfin, les experts de l'Union africaine concluent que ces attaques constituent un « modèle reproductible » au Burkina Faso, au Niger, et au-delà vers les États côtiers.

« Ce que le JNIM a fait au Mali peut être fait au Burkina Faso, au Niger, et potentiellement aux États côtiers. » Centre antiterroriste de l'Union africaine, rapport préliminaire, 26 avril 2026.

Vingt jours qui confirment la déroute

Les vingt jours qui suivent l'offensive ne ressemblent pas à une riposte. Ils ressemblent à une lente démonstration de ce que la junte malienne ne peut plus faire.

À Kidal, environ quatre cents combattants de l'Africa Corps, les mercenaires russes censés garantir la sécurité du Nord, négocient leur propre retrait avec les rebelles du FLA. Évacués sous escorte ennemie vers Tessalit, ils abandonnent sur place les soldats maliens, qui sont faits prisonniers. « Les Russes nous ont trahis à Kidal », confie un officiel malien à Radio France internationale, sous couvert d'anonymat. Le ministère russe de la Défense confirme officiellement le retrait.

Le 1er mai, Tessalit et Aguelhoc tombent à leur tour, sans qu'aucun combat ne soit livré. L'Africa Corps abandonne les positions, laissant du matériel sur place. Le FLA prend possession d'une piste d'atterrissage militaire à proximité de la frontière algérienne et annonce vouloir « libérer » successivement Gao, Tombouctou et Ménaka.

Trois jours après l'offensive, le chef de la junte, Assimi Goïta, prend enfin la parole. Dans une allocution télévisée, il dénonce « un vaste plan de déstabilisation, conçu et exécuté par des groupes armés terroristes et leurs sponsors internes et externes. » Il ne nomme pas ces sponsors. Le lendemain, il reçoit l'ambassadeur russe Igor Gromyko qui « réaffirme l'engagement de la Russie aux côtés du Mali ». Les mêmes Russes qui venaient de s'évacuer de Kidal.

Le 28 avril, le porte-parole du JNIM, Bina Diarra, publie un communiqué en français, fait inhabituel pour une organisation qui s'exprime habituellement en arabe et en langues locales. La déclaration, adressée « à toutes les composantes de la société malienne », annonce une nouvelle étape : « À partir d'aujourd'hui, un blocus est imposé à Bamako sur tous les axes routiers. » Pour la première fois depuis le début du conflit, un groupe affilié à Al-Qaïda assiège une capitale nationale et appelle ses habitants à un « front commun » contre la junte.

Le 6 mai, alors que Bamako gère le choc du blocus, deux villages de la région de Bandiagara, Kori-Kori et Gomossogou, sont attaqués simultanément à seize heures. Plus de soixante civils sont tués selon les chasseurs dozos de Dana Ambassagou. Aucun bilan officiel n'est publié. Il faudra attendre cinq jours pour qu'une délégation gouvernementale arrive par hélicoptère, apportant vingt-cinq tonnes de mil et vingt millions de francs CFA. Une réponse symbolique à un massacre dont la véritable signification n'est pas chiffrable : la guerre contre les civils continue, méthodique et silencieuse, dans des zones où l'État ne contrôle plus rien.

Niger : la faillite annoncée

Au Niger voisin, l'offensive malienne du 25 avril n'a pas seulement été suivie comme un événement régional. Elle a été lue par le pouvoir comme un avertissement direct. Pour cause : le même jour, dans une déclaration relayée par les sources sahéliennes, le FLA appelait explicitement « le Niger et le Burkina Faso à rester en dehors de ce qui se passe au Mali ». L'interprétation s'est imposée à Niamey comme à Ouagadougou : votre tour viendra.

Le bilan de la junte du général Abdourahamane Tiani, au pouvoir depuis le 26 juillet 2023, est rendu public par les organisations internationales avec une précision implacable. Selon ACLED, la base de données mondiale de référence sur les conflits armés, l'État islamique au Sahel a tué approximativement mille six cents civils nigériens depuis le coup d'État. Dans la seule région de Tillabéri, frontalière du Mali et du Burkina Faso, Human Rights Watch a documenté depuis mars 2025 plus de cinq massacres distincts, totalisant au moins cent vingt-sept exécutions sommaires. Plusieurs témoins, cités dans ces rapports, affirment que l'armée nigérienne avait été alertée avant ces attaques et n'est pas intervenue.

Le 28 janvier 2026, un événement marque un seuil symbolique : la base aérienne installée sur le site de l'aéroport international Diori-Hamani, à Niamey, est attaquée. L'État islamique revendique l'opération en la qualifiant « d'attaque coordonnée et planifiée ». La junte parle de « tentative repoussée » et accuse des « mercenaires télécommandés de l'étranger » sans apporter de preuves. Mais le fait demeure : la capitale d'un pays qui avait promis de rétablir la sécurité a vu son infrastructure principale prise pour cible deux ans et demi après le coup d'État.

À cette détérioration sécuritaire s'ajoute une situation politique tendue. Mohamed Bazoum, élu président lors d'une élection saluée comme la première alternance démocratique de l'histoire du Niger en 2021, est détenu au palais présidentiel depuis le premier jour du coup d'État. En février 2026, le Groupe de travail des Nations Unies sur la détention arbitraire a conclu que cette détention était illégale et a demandé sa libération immédiate. La junte n'a pas répondu. La charte de transition adoptée en mars 2025 prolonge la période militaire jusqu'en 2030, avec une clause d'extension en cas de « risques sécuritaires ».

Le 30 avril 2026, l'opération « WIBGA-2 » est lancée dans l'urgence par le ministère burkinabè de la Sécurité. Les populations sont appelées à surveiller les casernes, les aéroports et les bâtiments officiels. Ouagadougou comme Niamey, en soixante-douze heures, ont compris que ce que le JNIM venait de faire à Bamako pouvait être reproduit chez elles.

« Ne vous mêlez pas de ce combat. Ces événements ne concernent pas le Niger et le Burkina Faso. » FLA, déclaration du 25 avril 2026.

Burkina Faso : un État qui s'efface

Du Burkina Faso, on parle peu. Et pour cause : depuis plusieurs mois, les journalistes étrangers y sont systématiquement bloqués aux frontières ou expulsés. France 24 a été suspendue. Les correspondants des grandes agences internationales travaillent sous restriction. L'information sort, mais au compte-goutte.

Ce que les rapports d'organisations internationales documentent malgré tout est édifiant. Dans son rapport mondial 2026, Human Rights Watch établit qu'à la fin de l'année 2024, quarante localités burkinabè étaient en état de siège effectif, coupées de tout approvisionnement extérieur. Deux millions de personnes vivaient sans accès régulier à la nourriture, aux soins médicaux, au carburant.

Sur le terrain, la guerre contre les civils a pris une dimension systémique. En mai 2025, des centaines de combattants du JNIM ont envahi la ville de Djibo, dans la région du Sahel, prenant le contrôle d'une base militaire et tuant au moins vingt-six civils. En août 2025, dans le village de Youba, quatorze personnes ont été tuées, dont quatre enfants. Le motif rapporté par des survivants : la communauté refusait de cesser de cultiver des plantes que les jihadistes jugeaient trop hautes pour permettre une surveillance du terrain.

Le capitaine Ibrahim Traoré, au pouvoir depuis septembre 2022, a investi plus de six cents milliards de francs CFA dans la défense. Il a armé des dizaines de milliers de Volontaires pour la Défense de la Patrie, civils mobilisés dans des conditions de sécurité minimales, et accusés à plusieurs reprises d'exactions contre les communautés qu'ils étaient censés défendre. Le résultat documenté est sans ambiguïté : les zones sous contrôle jihadiste ont continué d'augmenter. Et la promesse d'un retour à l'ordre constitutionnel n'est plus à l'ordre du jour.

Un château de cartes, trois trajectoires parallèles

Lus séparément, les trois cas (Mali, Niger, Burkina Faso) pourraient apparaître comme des crises distinctes, chacune liée à ses spécificités nationales. Lus ensemble, ils racontent autre chose : la faillite simultanée d'un modèle politique qui a prétendu, dans les trois pays, qu'un gouvernement militaire débarrassé des contraintes démocratiques pourrait restaurer la sécurité que les gouvernements élus n'avaient pas réussi à garantir.

Le constat factuel est désormais documenté. Les trois juntes ont chassé les forces françaises et américaines, accueilli l'Africa Corps russe, suspendu les institutions démocratiques, dissous les partis politiques, muselé la presse et incarcéré ou contraint à l'exil l'opposition politique. Et dans les trois pays, deux à cinq ans après leur prise de pouvoir, la situation sécuritaire est objectivement plus dégradée qu'au moment du coup d'État.

Selon le rapport régional d'ACLED publié en mai 2026, le Sahel a concentré, en 2025, plus de la moitié de toutes les morts liées au terrorisme dans le monde entier. La même étude souligne une montée en puissance opérationnelle des groupes armés : recours croissant à des drones armés, stratégies de siège économique prolongé, capacité d'assaut urbain coordonné. Ce que les analystes décrivaient comme une insurrection rurale en 2015 s'est transformé, dix ans plus tard, en une menace de niveau quasi-étatique.

Face à cette évolution, le discours officiel des trois juntes reste inchangé : victoires annoncées, ennemis désignés à l'étranger, médias internationaux accusés de complot. Mais les faits qu'elles cherchent à dissimuler (chute de Kidal, attaque de l'aéroport de Niamey, blocus de quarante villes burkinabè) sont désormais d'une telle ampleur que la communication officielle elle-même perd sa fonction protectrice.

Et après ?

La question que se posent aujourd'hui les chancelleries, les organisations régionales et les analystes du continent est de savoir ce qui peut succéder à ce modèle. Plusieurs initiatives se dessinent, hors des palais.

Au Mali, la Coalition des Forces pour la République (CFR), fondée en décembre 2025 et dirigée par l'imam Mahmoud Dicko, propose un dialogue national avec tous les acteurs, y compris les groupes armés, sur la base de deux principes intangibles : l'unité du Mali et la démocratie. À Bruxelles, l'Alliance des Démocrates du Sahel (ADS), fondée le 7 avril 2026 sous la présidence de la docteure Mayra Djibrine, médecin nigérienne, réunit des forces démocratiques des trois pays de l'Alliance des États du Sahel et propose un cadre régional de transition.

La question qui se posera dans les mois à venir n'est plus de savoir si les trois juntes sahéliennes survivront sous leur forme actuelle. Leur trajectoire, lue à la lumière des événements du 25 avril 2026, ne plaide pas dans ce sens. Elle est de savoir qui sera capable d'occuper le vide politique qu'elles laisseront, et selon quel projet.

Le château de cartes sahélien a longtemps tenu sur une fondation unique : la peur du chaos, instrumentalisée par les régimes militaires pour justifier leur maintien au pouvoir. Le 25 avril 2026 a montré que cette fondation ne tenait plus. Le chaos est déjà là. Et la question politique, désormais, est de savoir ce qui peut être construit avec ses débris.

Auteur: B. SEYDI
Publié le: Mercredi 20 Mai 2026

Commentaires (5)

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    Vive AES il y a 2 heures
    Laissez ces vaillants et dignes gens tranquille si vous ne pouvez pas les aider à combattre pour leur liberté... Eux au moins ils disent NON et sont prêt à tous les sacrifices...
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    Tient tient il y a 1 heure
    Qui donc finance ces jihadistes qui sont subitement devenus plus actifs?
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    @tient tient il y a 51 minutes
    Les djihadistes sont financés par l’Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis et le Qatar sous les ordres de la France qui les épaule avec des instructeurs Français, Polonais et Ukrainiens tout ça parce que la France veut revenir au Sahel après avoir été chassée.
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    Monsieur OUOBA il y a 1 heure
    Chacun défend son maître. Vous communiquez pour la force du mal. Votre tour arrive grand pas. Vous inquiétez pas.
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    Xeme il y a 1 heure
    Avec on premier texte j'avais soupçonné un agent français qui veut lever les noirs maliens contre touaregs, après que la France ait réussi à lever des peuls et touaregs contre le pouvoir.
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    Samba. il y a 24 minutes
    Que. Des. Mensonges. Des. Occidentaux

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